Fanny

Ce banc-là, j’ai passé tout mon temps dessus entre 2008 et 2012, avec mes cannettes de Belzebuth, une bière à 11.8%. A l’époque j’habitais une chambre d’hôtel pas loin. La journée je restais là, en jogging. Et le soir, je rentrais à l’hôtel et je ressortais en femme.

Dans le quartier tout le monde me connaît. Les commerçants, les résidents, les flics aussi. Parfois ils me klaxonnent, me parlent avec leur haut-parleur : « alors Fanny, ça va ? ». Je me suis plusieurs fois retrouvée au poste parce que je me bastonne pas mal dès que quelqu’un m’emmerde. L’an dernier, un mec m’a traité de pédé à l’arrêt de bus. Je lui ai mis un coup de boule. Il est revenu avec ses potes. Ça a été le carnage. Ils m’ont cassé la mâchoire, entre autres. Il y avait du monde mais personne n’a réagi. On m’a laissée parterre, gire dans une mare de sang pendant plusieurs heures. C’était pas la première fois que ça m’arrivait. Il y a deux ans, je cherchais mon chemin dans le 13ème arrondissement, je me suis perdue dans une cité et des mecs m’ont brûlée en jetant des fumigènes et des pétards sur mon dos. Mon tissage s’est enflammé, ma robe aussi. Des passants ont dû m’éteindre. Puis les pompiers sont arrivés, m’ont mis un peu de bétadine et m’ont laissé repartir. S’il n’y avait pas eu la Halte Femmes, personne ne se serait occupée de moi. La psy m’a conseillé d’aller à Sainte Anne. J’y suis restée deux mois.

Je me suis mise à fréquenter la Halte Femmes parce que j’avais besoin de discuter avec des nanas. Les centres d’hébergement pour moi c’est jamais simple. Personne ne sait si on doit me considérer comme une nana ou un mec et souvent ça se passe pas bien ni d’un côté ni de l’autre. Le 115 m’a envoyée une fois à la Caserne de Reuilly où je suis restée un mois dans une chambre à trois avant que le Directeur ne me donne une chambre seule. Une des femmes de la chambrée avait peur de moi et dormait dans le couloir. Je suis aussi allée plusieurs fois au CHU Romain Rolland du Samusocial de Paris. Là on m’a donné une chambre seule. Plusieurs fois, j’ai dormi chez des types qui rôdaient autour de la Halte Femmes. J’ai passé sept mois chez un vieux qui avait l’habitude de proposer à des nanas de la Halte Femmes de dormir chez lui. Une autre fois, ça a été différent. J’avais prévenu le gars que j’aimais pas les mecs. Ça lui posait soi-disant pas de problème. Le premier soir ça s’est bien passé. Le deuxième soir, il s’est foutu à poil. Et le troisième je l’ai retrouvé en train de bander comme un âne. Je me suis cassée. Maintenant je suis hébergée à l’hôtel. Mais le lit est plein de punaises. Je suis couverte de piqûres. L’assistante sociale m’a dit qu’elle ne pouvait rien pour moi question logement.