Francine

Je n’ai pas de téléphone, je ne peux donc pas appeler le 115. De toute façon je préfère la rue. Les foyers, il y a trop de bruit, et ça pue. Le meilleur foyer, c’est la rue.

Je dors partout, j’ai longtemps dormi sur un banc à Nation, ou dans le bois à Porte dorée. Une nuit, j’ai vu une dame habillée en rose rentrer dans le bois. Je ne l’ai jamais vue ressortir. La dame cherchait une autre dame. J’ai entendu des voix d’hommes. Je pense qu’elle a eu des problèmes. Comme dans les films d’horreur que je regardais avant, les gens qui rentrent dans la forêt et n’en ressortent jamais. Depuis deux mois le plus souvent je dors dans un parc à Pont de Sèvres, parce qu’il y a moins de monde et moins de bruit là-bas. Je me sens en sécurité. Je fais attention. Je reste toujours au bord, et quand j’aperçois des hommes, je change d’endroit. Avant la rue était moins dangereuse, il y avait plus de monde. Une fois je me suis faite attaquer mais je me suis défendue avec un bâton.

Je connaissais le parc de Sèvres avant, parce qu’avant de me retrouver à la rue on passait par là quand on allait à Versailles avec mon frère. Il est parti depuis quinze ans. Il est infirmier, il habite Bordeaux. Je n’ai plus de contact depuis un an.

Avant je dormais dans un foyer à Belleville. J’y suis resté deux ans. Je ne sais pas pourquoi la caisse ne me verse plus rien, ni RSA ni retraite, depuis 2015. Il va falloir que je retrouve du travail. J’ai 63 ans, je peux encore travailler, faire des ménages, servir dans un restaurant, être vendeuse dans une boulangerie ou à Franprix. J’ai fait beaucoup de métiers, ce qui me payait une chambre et puis un jour je me suis retrouvée dehors. J’ai continué de travailler pendant un an mais mon patron n’était pas content parce que j’arrivais fatiguée au travail. Mal dormir et faire le trajet tous les jours entre Paris et Versailles m’épuisait.
Je viens à la Halte depuis dix ans. C’est la police qui la première fois m’a donné l’adresse. Avant on pouvait y déjeuner mais maintenant il n’y a plus que le petit-déjeuner. Il y avait aussi quelques lits pour dormir. Je reviens tous les jours à Paris pour me doucher ; je fais parfois le chemin à pied. Je n’ai qu’un petit sac et un sac de couchage. mange à Baudricourt midi et soir. Je reste à la Halte jusqu’à midi. Après je me promène, je regarde si je trouve des petites annonces pour du travail.
Même quand je ne dormais pas dans la rue, je venais. Je ne discute avec personne. Je n’aime pas les bavardages. De temps en temps avec l’assistante sociale, Solange. Elle a fait une demande d’hébergement. Ce que j’aimerais, c’est une chambre de bonne ou dans un hôtel.