Myriam

Toute la nuit, je me baladais avec mon sac. Je ne dormais pas vraiment, une heure peut-être, vers 2, 3h du matin, les heures les plus froides, j’allais dans une gare ou à côté, dans un hôpital, pour me réchauffer, je me mettais en boule. Et après hop c’était reparti. La Gare de Lyon, c’est la gare la moins dangereuse, Saint Lazare et Montparnasse sont très violentes. Dans la rue je me suis faite agresser plein de fois. J’ai vu des gens se faire frapper, se faire fracasser des bouteilles sur la tête. La nuit t’es une proie. Du coup, tu es obligée d’être invisible pour te protéger. Mieux vaut ne pas trop sympathiser avec les gens. Moi je donne jamais mon vrai prénom par exemple, j’écoute la vie des gens mais je ne raconte pas la mienne. Et je n’ai qu’un sac à dos, je me suis débarrassée de tout, vu qu’on n’arrive jamais à trouver de consigne.

Quand t’es une femme à la rue, tu ne dois pas porter de maquillage, pas de jupes, pas de talons, tu t’habilles comme un garçon. T’es plus du tout féminine. T’as pas d’argent pour t’occuper de tes dents, de tes yeux. Quand on est sans ressources, l’argent sert à acheter son paquet de cigarette, recharger son téléphone. T’es tellement en errance que tu perds tes dents et tes cheveux. Avant, Myriam c’était quelqu’un de jovial, de pimpant, maintenant non. Maintenant, je suis en survie donc je ne m’occupe pas trop de moi. Le minimum. Si je dois me pomponner et tout ce sera pour me présenter à une place de travail. J’aimerais bien être comme tout le monde, me lever le matin, travailler pendant 7 heures, rentrer le soir, comme avant. Y a plus tout ça. C’est ça surtout qui est dur.

Quand t’es salariée, tu peux discuter, parler d’autre chose. Là non, on me met tout de suite une étiquette, « tiens c’est la clodo. Les gens en ont ras le bol de voir votre tête, ils se disent toujours la même qui est assise ici. Un jour une dame m’a dit « vous n’avez qu’à vous prostituer ! »

Des fois je suis tellement stressée que ça clashe. Je vais me balader, je pars loin du centre où je suis maintenant hébergée. Je marche pendant une heure, deux heures pour évacuer. Je pense que c’est par rapport à ce que j’ai vécu et ce que je vis encore. Je voudrais me poser, comme tout le monde, un petit peu, mais il y a toujours l’angoisse de l’avenir, de ce qui va se passer après. Je cours, je cours je cours, et ça ne sert à rien. Courir de bureau en bureau pour faire un document, pour faire ci, pour faire ça.
Je suis toujours en train de me poser des questions : ça va être quoi demain ? Et après-demain ? J’aimerais tellement arrêter de réfléchir.